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"Une intelligence de l'esprit de l'Évangile..."

Homélie pour la célébration de clôture de l'année jubilaire consacrée au quatrième centenaire de la naissance de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation au Monastères des Ursulines de Québec sur invitation de la supérieure générale Soeur Noëlla Gaudreault, le 28 octobre 1999. Textes de l'Écriture: Ephésiens 3, 14-19, Mathieu 5, 1-12a.



Icône peinte par madame Gilberte Massicotte-Éthier
Icône peinte par madame Gilberte Massicotte-Éthier
Lorsque la supérieure générale, Soeur Noëlla Gaudreault, m'a appelé cet été pour me demander de présider cette célébration de clôture des fêtes marquant le 400e anniversaire de la naissance de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation, elle m'a dit: "Je vous demande parce qu'on m'a dit que vous aimez Marie de l'Incarnation". Ce fut pour moi un signal auquel je n'ai pu résister. Car aujourd'hui, cette célébration est comme une fête de famille toute simple qui réunit les amis de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation. D'autres célébrations ou activités officielles ont eu lieu au cours de cette année. Mgr Maurice Couture, notre archevêque en a présidée une, puis parmi ces célébrations et ces événements, j'ai été associé à un Colloque scientifique international qui s'est tenu à l'Université

Laval en septembre. Mais aujourd'hui, oui! c'est l'ami de Marie de l'Incarnation qui parle.

Un ami se laisse prendre par l'autre, il entend, il voit avec le coeur. La Bienheureuse Marie de l'Incarnation est devenue pour plusieurs un objet d'étude, et c'est bien. N'est-elle pas, comme le disait Bossuet, l'égale de Thérèse d'Avila, cette grande mystique espagnole que Paul VI proclamait avec Catherine de Sienne "Docteur de l'Église" en 1970? N'est-elle pas encore une éducatrice hors-pair et avant-gardiste? Une missionnaire à l'écoute? Une fondatrice résolue et prudente? Elle est tout cela bien sûr. Mais, elle est devenue aussi pour plusieurs une personne que l'on se plaît à revoir, à fréquenter au fil des ans, une amie, une présence, un miroir aussi, un guide et une inspiratrice.


L'évangile des béatitudes (Mt 5, 1-12a)

En ce jour de fête, nous relisons le texte des béatitudes en compagnie de cette amie. Elle nous incite non pas à une explication de ce passage fondamental de l'Évangile, mais plutôt à une "intelligence" de ces paroles de l'Évangile. "Ce don, écrit-elle à son fils sans ostentation ni orgueil, est une intelligence de l'esprit de l'Évangile... avec un amour dans la volonté conforme à cette intelligence ". Cette "intelligence spirituelle", cette "connaissance mystique" ne se limite pas d'ailleurs à l'Évangile. Elle est "intelligence", "connaissance amoureuse" de l'Écriture Sainte dans son entier, de la Parole de Dieu dans toute son ampleur au point qu'il lui en venait des réminiscences à tout moment, commue cette phrase du psaume 31, 2 (ou du psaume 71, 1): "En Toi Seigneur, j'ai mis mon espoir que je ne soit jamais déçue" qu'elle répétait intérieurement lorsqu'elle fit cette expérience déterminante du salut reçu en Jésus-Christ au plus profond d'elle-même le 24 mars 1620. Moment unique, moment de grâce, événement fondateur ("foncier") où elle accepte Jésus comme son Sauveur personnel et comme le Seigneur de sa vie et événement qui la change, dira-t-elle dans le récit de la Relation de 1654 "en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même ".

Relire le texte des béatitudes en compagnie de celle qui l'a médité et ruminé, qui l'a laissé se faire une place en elle, voilà le chemin que la liturgie d'aujourd'hui nous propose.

Les "maximes de l'Évangile"

Regardons donc Marie et entendons-la nous redire à 400 ans de sa naissance par son témoignage comment dans la Parole de Dieu, qui vous le savez, la nourrissait tant, les "maximes de l'Évangile" furent pour elle à un moment donné une découverte si riche qu'elles devinrent, comme elle se le doivent la base de sa vie et de ses choix, notamment le texte des béatitudes (le sermon sur la Montagne, comme il était d'usage de désigner ce passage de l'Évangile à l'époque de la Bienheureuse) qui constitue, écrira-t-elle à son fils "sa force et son bastion ". Elle écrit dans la Relation de 1654: "Est à remarquer que dans la voie que Notre-Seigneur a toujours tenue sur moi pour ma conduite spirituelle, que le Saint-Esprit m'a toujours, depuis le commencement qu'il m'a appelée dans la vie intérieure jusqu'à cette heure, donné pour principes les maximes de l'Évangile... "

Les effets principaux de cette familiarité et cette intégration des "maximes de l'Évangile" se manifesteront dans une imitation de Jésus et une imprégnation de l' "esprit de Jésus-Christ". Écoutons encore la Bienheureuse. Dans une lettre à son fils Claude, le 30 août 1650, elle écrit; "Jamais, mon très cher fils, vous ne connaîtrez cela par l'étude ni par la force de la spéculation, mais dans l'humble oraison et dans la soumission de l'âme aux pieds du Crucifix. Cet adorable Verbe Incarné et crucifié est la source vive de cet esprit; c'est luy qui le donne en partage aux âmes choisies et qui luy sont les plus chères, afin qu'elles suivent et qu'elles enseignent ses divines maximes et que, par cette pratique, elles se consomment jusqu'au bout dans son imitation ". En écrivant sa Relation de 1654, elle notait qu'après sa "conversion" de 1620 son "coeur était en une tendance continuelle à sa bonté, pour qu'il m'accordât la possession de son esprit, car je ne concevais rien de bon, de beau ni de souhaitable, que d'être en possession de l'esprit de Jésus-Christ ".


L'expression "maximes de l'Évangile" ou encore "maximes de Jésus-Christ" est fréquente dans le langage de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation. Que faut-il entendre par là? Selon Jetté "Certainement les exemples et les enseignements de Jésus contenus dans les Évangiles. Ce sont là les vrais maximes du Christ ".


Applications concrètes

La Bienheureuse au fil des ans traduit ces maximes dans des gestes et des applications concrètes. " Ne pensez pas qu'il faille regarder les maximes de l'Évangile, et ce qui est de plus grande perfection dans une spéculation de vertus qui ne sont pas conformes à notre condition ni à notre vocation intérieure mais en de certains points où il faut s'attacher fortement selon notre état présent ." Elle fait même un sommaire de ces traductions pratiques dans la vie de tous les jours pour son fils dans la suite de cette lettre du 7 septembre 1648 que je viens de citer. Elle en énumère douze. Il peut y en avoir d'autres, mais à cette époque, "selon son état présent", la Bienheureuse mettait l'insistance sur celles-ci. Je vous en cite quelques-unes (texte en italique). Elles nous feront goûter la présence et la compagnie de cette disciple de Jésus et nous inviteront à faire nous aussi cette appropriation personnelle des "maximes de l'Évangile" selon notre état présent.

I. Étant accusée d'avoir fait quelque faute, ne s'en point excuser, encore qu'on soit innocente; et n'accuser point ceux qui les auraient faites, pour se décharger, ai ce n'est qu'il y aille de la gloire de Dieu, au jugement de qui il appartient.
II. Veiller sur son esprit et sur son coeur pour ne se point laisser surprendre à dire des paroles plaintives et exagérantes, lorsqu'on pense être, ou qu'on est en effet offensé, choqué, rebuté et humilié, soit de paroles, soit par des actions.
III. Ne rien dire à sa louange, ni ravaler autruy tacitement ou apparemment lorsqu'il est loué de quelqu'un, ou qu'il est question, selon l'ordre de la charité, de le louer et d'en dire du bien.
IV. Fuir l'émulation et la jalousie des biens et des satisfactions d'autrui, soit intérieures soit extérieures, mais plutôt s'en réjouir, et s'estimer indigne d'en posséder autant.
V. S'exercer à une pieuse et charitable affection envers ceux pour qui l'on a de l'antipathie naturelle; prendre innocemment leurs actions et juger de leurs intentions selon l'ordre de la charité.
VI. S'exercer à un esprit de patience envers le prochain, selon les maximes prescrites dans l'Évangi1e.
VII. Travailler au retranchement des tendresses sur soy-même, et des réflexions superflues sur ce qui pourrait donner de la peine.
VIII. Travailler tout de bon à la douceur intérieure et extérieure, et à' la mansuétude et l'humilité de coeur conformément à l'Évangile .
IX. Ne prendre pas de l'ombrage volontairement, ny de la défiance pour de petites apparences, et ne point s'en laisser aller à l'inquiétude.
X. Souffrir avec amour et douceur les douleurs du corps et les afflictions de l'esprit; les humiliations et les mortifications de la part de Dieu et du prochain.
XI. Mortifier certains petits appétits, inclinations et pentes naturelles en tout ce qui se pourra, sans faire tort au spirituel et corporel.
XII. Obéir avec fidélité aux mouvements et inspirations de Dieu; et en tout ce que dessus suivre l'obéissance et la direction du Père spirituel.

"Toutes ces maximes, commentent Jetté, se ramènent à quelques-unes des béatitudes 'Bienheureux les affligés .. . Bien¬heureux les doux... Bienheureux les miséricordieux et les pacifiques... Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice...' C'est le pur esprit de l'Évangile... "


Actualisation pour la célébration

Ces "maximes de l'Évangile" qui nous sont proposées encore ici ce soir n'ont pas changées. Loin d'étouffer la personne et ses aspirations, elle viennent au contraire la combler d'un façon indicible, paradoxale, il est vrai, comme le sont les formules elles-mêmes du texte de l'évangile selon saint Matthieu.

Mais ce paradoxe de la Loi nouvelle, scandale pour les uns, imprudence pour d'autres, naïveté, dérive, folie...que sais-je? est celui d'un renversement de perspectives que seule la rencontre du Seigneur rend possible. C'est l'expérience vécue d'un familiarité et d'une proximité avec lui (comme l'est celle d'une épouse avec l'époux) qui déplace les priorités et rend "heureux", "bienheureux".

Sans cette expérience, cette rencontre indicible dans le seul à seul, les "travaux" de toutes sortes, les déplacements, les implications au service de ses frères et soeurs peuvent manifester une grand force de caractère, ou encore une détermination certes admirable, mais ils risquent de demeurer, malgré leur beauté, prisonniers de la lettre, d'un programme sans vie, sans "esprit".

La Bienheureuse Marie de l'Incarnation a découvert dans les "maximes de l'Évangile" l'"esprit de Jésus", la personne même de Jésus. Ces "maximes" n'étaient plus un texte sans vie, des "sentences" ou des "phrases-chocs". Ces "maximes" ont vécues en elle. Toute sa vie, elle a laissé ces paroles si denses prendre racine en elle.

Conclusion

Que cette célébration nous aide au terme de cette année consacrée à la Bienheureuse Marie de l'Incarnation à la regarder non seulement comme un objet d'étude qui suscite l'admiration, mais surtout comme une disciple de Jésus qui a marché dans ses pas et qui nous fait signe de la suivre à la suite de Jésus.

C'est ainsi que font les grands maîtres spirituels. Ils conduisent le disciple à être lui-même dans la foi à la suite de Jésus. La Bienheureuse Marie de l'Incarnation est de cette lignée. Celui ou celle qui la fréquente ne se sent pas emprisonné, mais au contraire relancé vers ce qu'il est: un ou une disciple de Jésus.

Que cette célébration eucharistique festive achève en nous par l'intercession de la Bienheureuse Marie de l'Incarnation ce que l'Esprit de Jésus a commencé en nous. Amen!



Hermann Giguère, prêtre
Professeur à la Faculté de théologie et de sciences religieuses,
Université Laval, Québec
le 28 octobre 1999


Jeudi 28 Octobre 2004
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