Le Frère Charles de Foucauld  (1858-1916)
Le Frère Charles de Foucauld (1858-1916)
Ce témoignage de Mgr Pierre Gaudette, ancien doyen de la Faculté de théologie et ancien responsable national des Fraternités Jesus-Caritas, a été préparé à la demande du comité organisateur du Colloque Charles de Foucauld intitulé "Une spiritualité en marche!" à l'occasion du centenaire de sa mort. Ce colloque a lieu du 1er au 3 décembre 2016 à l'Université Laval, Québec, Canada. Il est dû à l'initiative de la Professeure Elaine Champagne, titulaire de la Chaire de leadership en enseignement en théologie spirituelle et spiritualités de la Faculté de théologie et de sciences religieuses (FTSR) de l’Université Laval.

Pour plus de détails sur le Bienheureux Charles de Foucauld, béatifié le ‎13 novembre 2005 par le pape Benoît XVI, voir la page que je lui ai consacrée dans mes notes de cours d'histoire de la spiritualité. Voir aussi dans le journal La Croix un article intéressant de Anne-Bénédicte Hoffner : "L’héritage à multiples facettes de Charles de Foucauld" le 1 décembre 2016



Dans une Église humble et pauvre, le témoignage de l’amitié

Le désir d’une Église humble et pauvre

20 février 1959 . Je suis en deuxième année de théologie au Grand Séminaire de Québec. Nous sommes environ deux cents séminaristes et nous nous préparons à emménager dans un tout nouvel édifice au coeur de la Cité Universitaire. Nous appartenons à une Église riche et puissante qui exerce son autorité sur toutes les couches de la population. Etre prêtre, c’est une profession valorisée qui inspire le respect. Ce jour-là, le père René Voillaume, disciple du père de Foucauld et fondateur des Petits frères de Jésus, est invité à nous donner une conférence. Pour plusieurs - dont je suis - c’est une découverte. Avec chaleur et conviction, il nous présente la figure de Charles de Foucauld et nous introduit dans une spiritualité toute centrée sur une relation intime à Jésus adoré dans l’Eucharistie et rencontré dans les pauvres, une relation qui provoque au dépouillement, à la simplicité, à l’abandon, à l’adoration, à l’amour fraternel. Son livre intitulé. Au coeur des masses, devient rapidement un best- seller au Grand Séminaire et il teinte la spiritualité de plusieurs générations d’étudiants.

Ces lettres adressées aux Petits frères de Jésus abordent avec simplicité et profondeur différents points de la vie spirituelle en déployant les grandes intuitions de Charles de Foucauld. Il est facile pour un futur prêtre diocésain de se reconnaître proche de ces petits frères qui ne vivent pas en grande communauté mais s’engagent à mener la vie de Nazareth, vie d’adoration et de simplicité fraternelle « au coeur des masses » . Déjà, commence à se dessiner l’image d’une Église qui ne se complaît pas dans ses richesses et dans son autorité mais qui se fait humble et discrète, soucieuse de se faire servante d’une humanité souvent en désarroi. Avec tout l’enthousiasme - et parfois la dureté - de la jeunesse, nous dénonçons les curés qui recherchent les « grosses » cures pour avoir de meilleurs revenus, nous critiquons les privilèges accordés aux prêtres (escomptes de 10% dans plusieurs grands magasins, gratuité sur certains circuits d’autobus etc.), nous nous sentons de plus en plus mal à l’aise de porter un costume (la soutane) qui met à part de l’ensemble de la population et qui est perçu comme un signe de pouvoir. Et nous nous imprégnons des écrits spirituels du frère Charles dont des extraits viennent d’être publiés.

Automne 1964. Je me retrouve à Rome pour faire des études en théologie morale. C’est l’effervescence du Concile qui en est à sa troisième session. Bien des bouleversements ont déjà ébranlé l’Église, d’autres sont sur le point de survenir. Une vision nouvelle de l’Église et du prêtre émerge des délibérations conciliaires. Plutôt que de pouvoir et de dignité, on parle de service et de pauvreté.

Autour de Mgr Helder Camara, des évêques se groupent pour mettre de l’avant l’idée d’une Église humble et pauvre. Un confrère m’introduit dans une fraternité de ce qui s’appelle à l’époque l’Union sacerdotale Jésus-Caritas. Des prêtres étudiants de diverses nationalités se réunissent régulièrement « à cause de Jésus et de l’Évangile » pour faire révision de vie à la lumière de l’Évangile et de la spiritualité de Charles de Foucauld. Ils tiennent leurs réunions chez les Petites soeurs de Jésus, une communauté fondée par une autre grande disciple du frère Charles, petite soeur Madeleine de Jésus. Leur proximité avec les petites soeurs teintent leurs échanges et influencent leur vision de l’Église. Les soeurs incarnent de façon admirable l’idéal du frère Charles en vivant une vie d’adoration et de fraternité dans les milieux les plus défavorisés.: bidonvilles de Rome, caravane de gitans, cirque ambulant etc. Apparaît alors un nouveau visage d’Église, une Église qui se veut « servante et pauvre », une Église qui veut se faire proche de la misère humaine et signe de l’amour inconditionnel de Dieu pour les petits.

Mgr Pierre Gaudette avec des enfants vietnamiens lors de la célébration de son 55e anniversaire d'ordination presbytérale (Crédidts photo : H. Giguère)
Mgr Pierre Gaudette avec des enfants vietnamiens lors de la célébration de son 55e anniversaire d'ordination presbytérale (Crédidts photo : H. Giguère)

Un événement de ma vie éclairé par le frère Charles

À un moment donné de ma vie, cette vision de l’Église m’a amené à faire certains choix. En 1982, je quittais des fonctions de direction à l’Université Laval. Dans les années précédentes, un immense effort avait été fait dans tout le Québec pour accueillir un grand nombre de « boat-people » fuyant le régime communiste. Mais les camps de réfugiés continuaient à se remplir en Asie, particulièrement de jeunes gens qui ne voulaient pas être enrôlés dans l’armée d’invasion du Cambodge ou encore qui voyaient leur avenir bloqué de toutes parts en raison de leurs engagements religieux ou de la collaboration de leurs parents avec les Américains. Un jeune vietnamien inscrit à l’Université cherchait des parrains pour rapatrier son frère pris en charge par un bateau norvégien. En même temps, un jésuite québécois avait constitué une liste d’une centaine de soldats vietnamiens que le gouvernement canadien était prêt à accepter comme réfugiés si on leur trouvait des parrains. Ayant un peu plus de temps disponible, je décidai de m’engager dans quelques groupes de parrainage, puis, quelques années plus tard, dans une association axée sur l’accueil et l’accompagnement des réfugiés: le Service d’accueil aux réfugiés de Québec. Ainsi commençait une longue histoire d’accompagnement de réfugiés, marquée par un accueil qui se voulait inconditionnel et le développement de liens profonds d’amitié qui sont encore pour moi aujourd’hui une grande richesse. Tout au long de ces années, le témoignage d’amitié avec les Touaregs vécu par le frère Charles était une source d’inspiration.

Un aspect de l’héritage du frère Charles: le témoignage de l’amitié

Le frère Charles n’a pas voulu faire de théorie sur l’évangélisation ni inventer un nouveau style d’Église. Il s’est mis à la suite de Jésus de façon radicale et peu à peu il s’est laissé conduire de la solitude du cloître au coeur du désert dans une proximité totale avec les plus pauvres. Il a ainsi favorisé l’émergence d’un nouveau style d’évangélisation enraciné dans une relation intime d’amitié avec le Christ et s’exprimant dans un accueil inconditionnel de chacun et surtout des plus pauvres.

Ceci est très frappant dans l’évolution de sa manière d’envisager son rapport avec les musulmans. Soucieux de leur annoncer l’Évangile, il écrit en 1903 un petit catéchisme intitulé: L’Évangile présenté aux pauvres du Sahara. Devant l’échec de ses tentatives de conversion, il découvre la nécessité d’une première approche fondée sur l’amitié fraternelle. En 1916, l’année de sa mort, il écrit à René Bazin: « Il faut nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l'ami sûr, à qui on va quand on est dans le doute ou la peine, sur l'affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce n'est que quand on est arrivé là qu'on peut arriver à faire du bien à leurs âmes ». Ces paroles trouvent leur source dans l’amour profond qu’il voue à Jésus Sauveur ; elles sont l’expression de l’amour inconditionnel qu’il éprouve pour les personnes qui se présentent à son ermitage : Touaregs, officiers ou soldats français, croyants ou incroyants. Cet amour se déploie de façon particulière dans un partage de plus en plus intime de la vie des Touaregs, dans un effort de compréhension de leur culture qui amène Charles à étudier leur langue et à composer un dictionnaire français touareg, ouvrant ainsi la voie à une véritable inculturation de l’Évangile. L’unité se fait chez lui entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain de manière telle qu’il devient « petit frère universel » en prenant racine dans une population bien concrète.

Une source d’inspiration encore aujourd’hui

Le parcours du frère Charles est un parcours très particulier, concrètement inimitable tant il porte à l’extrême les possibilités de la volonté. Mais, c’est un parcours exemplaire dont peut s’inspirer celui qui veut aller à la rencontre de Jésus. Comme on l’a dit, ce parcours prend sa source dans un attachement indéfectible au Christ Jésus que Charles veut adorer dans l’Eucharistie en menant la vie toute simple de la Sainte Famille à Nazareth. Et c’est Jésus lui-même qui l’arrache à cette vision un peu trop romantique et le conduit vers les personnes les plus délaissées du Sahara. Dans sa retraite préparatoire à l’ordination presbytérale, il perçoit que la vie de Nazareth, il est appelé à la mener non pas en Terre-Sainte sur le Mont des Béatitudes ou comme aumônier des clarisses de Jérusalem mais « là où Jésus irait ; à la brebis la plus égarée, au frère de Jésus le plus malade, aux plus délaissés, à ceux qui ont le moins de pasteurs, [...] aux plus perdus. D’abord aux infidèles mahométans et païens du

Maroc et des pays limitrophes de l’Afrique du Nord. [...] C’est ainsi que je puis le plus glorifier Jésus, explique-t-il, le plus L’aimer, Lui obéir, L’imiter ». (Lettres et carnets,
Seuil. p. 157-158). Dans ce cheminement, il n’y a pas de discontinuité, de rupture : il y a un véritable approfondissement de l’expérience de Nazareth. Il s’agit maintenant de communier intensément aux sentiments qui étaient ceux de Jésus et d’adopter son regard de compassion sur le monde. L’intuition de la retraite d’ordination va devenir de plus en plus claire et résumer l’orientation que Charles va donner de son imitation de Jésus. En témoignent quelques phrases explicites. Alors qu’il est rendu à Béni-Abbès où se trouve une garnison française, il écrit lors d’une retraite en 1902 : « Imiter Jésus en faisant du salut des hommes tellement l’œuvre de notre vie, que ce mot Jésus Sauveur exprime parfaitement ce que nous sommes comme il signifie parfaitement ce qu’il est » (Oeuvres spirituelles , p. 537). C’est ce qui le conduira vers les Touaregs en leur offrant tout simplement cet amour qu’il puise dans le coeur de Jésus-Caritas.

Une interpellation pour toute l’Église


Cette amitié inconditionnelle, c’est toute l’Église qui est invitée à la vivre dans un monde où elle a été dépouillée d’un grand nombre de ses privilèges et dans lequel elle se sent souvent impuissante. Ce dépouillement est une grâce du Seigneur dans la mesure où il la ramène à l’essentiel, où il l’invite à retrouver dans la foi le sens de sa mission et l’abandon aux moyens de salut que lui offre le Seigneur. Elle est ainsi plus en mesure de découvrir que, comme l’écrit Joseph Moinat, « le propre du service chrétien de l’homme, tel que Jésus l’a signifié solennellement par le lavement des pieds de ses disciples, c’est de se porter au secours ou à l’aide du plus petit, du plus humble, du plus pauvre, du plus souffrant, du plus abandonné, du plus persécuté, mais aussi du plus pécheur, du plus révolté, du plus hostile à notre égard, du plus dévoyé, de qui est tombé au plus bas de l’échelle humaine, de celui-là auquel personne ne s’intéresse, à supposer qu’on le remarque, ou dont tous se détournent, parfois avec dégoût. Agir ainsi en effet, c’est participer au mystère de l’abaissement du Verbe dans la chair, de la compassion du Père aux souffrances du Fils pendu au gibet, de la venue du Consolateur vers les victimes que personne ne visite. Seul l’amour de Dieu, « l’Amour qui est Dieu », permet aux hommes d’aimer de cette façon-là ; le chrétien qui se voue au service des plus petits rend témoignage et donne visibilité à l’Amour qui inspire le sien ; ceux que son exemple incitera à agir de même feront l’expérience d’y être portés par un amour qui n’a pas sa source en eux » (Dieu qui vient à l’homme. De l’apparition à la naissance de Dieu 2, Cerf 2007, p.1034.)

Mgr Pierre Gaudette P.H.
Professeur associé à la Faculté de théologie et de
sciences religieuses de l'Université Laval (Québec)


31 octobre 2016


Le déset de Tamanrasset au Sahara en Algérie.
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